jeudi 11 avril 2013

L'héraldique japonaise

J'aimerais passer la plume à M. Lilian Cailleaud pour une courte présentation de l'héraldique japonaise, qui permettra aux amateurs d'héraldique européenne de se faire une idée sur ce que sont les mons par rapport aux armoiries européennes et surtout de mieux comprendre quelle est leur place au sein de la société japonaise.

par Lilian Cailleaud

     Le cas de l’héraldique japonaise est unique. C’est le seul système emblématique existant en dehors de l'Europe et de sa zone d'influence. Il n’est pas régi par des règles de blasonnement ni limité par la surface d’un écu. On peut parler d’héraldique japonaise et même de système héraldique japonais car les conditions nécessaires sont réunies. On voit des emblèmes distincts, propres à des personnes et parfois à des groupes de personnes, et héréditaires.
Bataille d'Anegawa, 1570 (paravent)
     E. de  Boos (2001:31) donne comme définition pour les armoiries européennes : "Emblèmes en couleurs, généralement héréditaires et représentées sur un écu, propres à un individu, une famille ou une collectivité et soumis à des règles particulières qui sont celles du blason".
     Or, au Japon, l’écu n’existe pas et d’ailleurs les mons ne sont pas nés sur les écus mais sur les bannières et les vêtements. En outre, plus qu'une notion de couleur, il y a une opposition entre sombre et clair. On trouve cependant très peu de représentations “à enquerre” (d’aucuns diront que le mon des Tokugawa est représenté souvent d’or sur un fond d’argent, cela est vrai mais cela n’est pas la règle), car les Japonais privilégient le plus souvent la lisibilité. Enfin, les mons sont décrits dans la langue de tous les jours, ce qui peut être comparé au blason occidental mais sans les règles strictes définies par les hérauts.

• Le mon (紋)
     Le mot mon (il se prononce comme le possessif français "mon") est difficile à traduire, tant du point de vue lexical que de celui de l’héraldique. Le caractère utilisé est en fait composé de deux caractères de base  糸 + 文 qui signifient «fil» et «dessin». Il s’agit d’un dessin brodé qui peut être ou pas circonscrit par un cercle ou tout autre forme géométrique. On ne peut donc pas le traduire par "armoiries". Pour notre propos, la meilleure traduction sera «badge», car dans le domaine de l’héraldique c’est l’emblème le moins soumis à des règles rigides.
     L’image ci-dessus, tirée d’un livre imprimé à la fin du XIXe siècle, présente un vêtement de la cour impériale tel qu’il était porté entre le VIIIe et le XIIe siècle. Les dessins brodés sont les précurseurs des mons.
Kuwagata "cornes-cimiers" et kabuto "casques"

• Histoire ancienne du Japon
-- L’époque de Heian (794-1185)
     Le Japon est un chapelet d’îles. Sa situation géographique à proximité de la Chine explique les nombreuses transmissions culturelles venues du continent comme la vie de cour, les institutions impériales et politiques et bien d’autres encore. Parmi les transferts culturels de la Chine se trouvent des symboles brodés sur de larges surfaces pour décorer les habits de cour.
     Paradoxalement, ce qui devint le mon au Japon n'était et ne resta qu’un élément de décoration indiquant le rang de cour en Chine. Dire à quelle date précise les dessins qui se trouvent sur les habits de cour deviennent héréditaires et personnels est difficile. Tout ce que nous pouvons dire c’est qu’à la fin du XIIe siècle des signes sont apposés sur des voitures à cheval pour en indiquer le propriétaire.
     L’image ci-dessus est tirée du Heiji Monogatari, un texte qui relate la tentative d’enlèvement de l’empereur par des membres du clan Minamoto. Ce carrosse est décoré du mon kyu hoji ou «neuf étoiles». Cet évènement s’est produit en 1160. Cependant le document peint date du milieu du XIIIe siècle et il faut donc le considérer avec précaution. Cette tentative d’enlèvement s'est soldée par un échec et la mise à mort du chef du clan Minamoto, ce qui a eu pour conséquence ultérieure de contribuer au déclenchement de la guerre qui a opposé les Taira aux Minamoto pour la prise de pouvoir.
     Cette guerre civile se déroula entre 1180 et 1185 et vit la victoire des Minamoto. Tout ce que nous pouvons dire avec certitude du point de vue “héraldique” c’est que les Taira portaient le rouge et les Minamoto le blanc. Le Heike monogatari qui fait la chronique des deux périodes citées ne fait quasiment aucune allusion aux mons portés par les belligérants mais seulement à leurs couleurs. Aujourd’hui encore les enfants des écoles élémentaires portent une casquette réversible rouge et blanche qui sert à constituer des équipes sportives et rappelle ces couleurs.

-- Kamakura bakufu ou gouvernement de Kamakura (1192-1333)
     On parle du bakufu de Kamakura du nom de la ville ou siégeait le gouvernement shogunal. Depuis la défaite de Dan no Ura, les Taira étaient rentrés dans l’ombre, et les Minamoto, puis les Hojo, ont pris le pouvoir réel sur l’archipel. L’empereur ne détient plus qu’un pouvoir religieux et de sanction des décisions shogunal. Jusqu’en 1868 l’empereur n’a plus de rôle politique à jouer.
     Du point de vue héraldique, l’ère de Kamakura nous fournit de bien meilleurs exemples.
     Le dessin ci-dessus est tiré du Moko Shurai e-Kotoba. Il s’agit de dessins sur rouleaux représentant les tentatives d’invasion des Mongols à la fin du XIIIe siècle (1274-1281). Cette entreprise s’est soldée par un échec mais, sur les rouleaux, on peut voir divers mons portés par des samouraïs ainsi que sur les pavois de protection. On peut remarquer que les samouraïs ne portent pas de boucliers, pour la bonne raison qu’il est impossible de tirer à l’arc avec un bouclier et encore moins d’utiliser un sabre. Ainsi leur mon s’étalait d’abord sur leur étendard et parfois sur leur cuirasse ou d'autres pièces d’équipement.

-- Taiheiki (1333-1338)
     À la fin de l’époque de Kamakura, l’empereur Go-Daigo se rebelle pour réinstaurer la primauté de l’empereur. Avec l’aide de guerriers, il parvient à faire tomber les Shogun mais le pouvoir lui échappe et tombe dans les mains de la dynastie Ashikaga jusqu’à la fin du XVIe siècle. Cette révolte est consignée de manière romancée dans le Taiheiki. Ce texte est bien plus intéressant du point de vue héraldique car les combattants sont identifiés par leurs mons.

-- Ashikaga bakufu ou gouvernement des Ashikaga (1338-1573) - guerres civiles
     Sur les 235 années que dure cette nouvelle dynastie, près de 100 se sont passées en guerres civiles. Ce fut une période terrible pour les petites gens, où les richesses se faisaient et se défaisaient à la faveur des alliances et des victoires militaires. Cependant, c’est aussi pendant cette période que l’héraldique japonaise fleurit au sein de la caste des guerriers. De nombreuses familles de guerriers prétendent trouver dans cette période troublée l’explication de l’adoption par leur famille de tel ou tel mon. Les exemples sont nombreux. 
     L’illustration ci-dessus est celle de la bataille de Nagashino qui eut lieu en 1575. On peut y observer le nombre impressionnant de vexilloïdes* portant ou non des mons. Ce dessin qui se trouve sur un paravent démontre la richesse et la complexité atteinte par le système héraldique japonais.
*vexilloïde : "qui a un rapport avec les drapeaux, mais n'en est pas forcément un. Le sanglier gaulois est un emblème et aussi un vexilloïde".

• Edo Jidai ou ère d'Edo
-- Tokugawa bakufu (1600-1868) - Paix et évolution
     L’époque de guerres incessantes voit l’accession au pouvoir de plusieurs hommes à poigne qui se succèdent sans constituer de dynastie régnante jusqu’au moment où Tokugawa Ieyasu règne en maître sur le Japon. L’ère d’Edo dure 268 ans pendant lesquels l’héraldique japonaise atteint  son apogée tant dans la variété que dans la multiplicité des usages du mon. Bien qu’une société de classes rigides ait été instaurée, toutes (il y en a quatre officielles sans compter les hors castes) utilisent un mon. Ce malgré les nombreuses mises en gardes et remontrances émises par le gouvernement du Shogun. C’est le seul cas où l’on peut dire qu’il y ait eu une volonté de réguler l’utilisation du mon et de le réserver aux samuraï et nobles de cour. Paradoxalement, plus les pouvoirs du guerrier diminuent dans une société en paix perpétuelle, plus l’utilisation du mon se répand aux classes de la société et même à certains hors castes. Après la révolution, qui replace l’empereur au centre du pouvoir, l’utilisation du mon devient officiellement autorisée pour tous. Le chrysanthème impérial est le seul à ne pouvoir être utilisé que par l’empereur ou pour représenter l’état.
Maku /drap de séparation au mon des Tokugawa 

• Aujourd'hui
-- Depuis l'ère Meiji (1868- )
     De nos jours tout le monde peut porter le mon qu’il veut. La pratique demeure d’utiliser le mon famillial qui peut avoir une relation ou non avec ceux de l’époque d’Edo. Ceci ne veut pas dire que tout le monde souhaite utiliser un mon. Ceux-ci se retrouvent sur les objets de tous les jours et ont une place non négligeable dans les motifs décoratifs qui fascinent les Occidentaux.
Décorations pour téléphone portable au mon des grandes familles japonaises

• Les nombreux aspects du mon
-- Le clou de girofle et ses déclinaisons
     Il n’est pas extravagant de dire que, comme l’héraldique occidentale, le mon est plastique. Mais au Japon les modifications des “charges” sont poussées à l’extrême, l’imagination et la pratique étant les seules limites réelles.
     Dans le cas des seize mons ci-dessus on peut voir comment le clou de girofle est modifié, arrangé et organisé. Il n’est pas nécessaire ici de donner le nom de chaque exemple, il existe d’excellents ouvrages pour cela. Il faut toutefois préciser que les exemples ci-dessus ne sont pas nécessairement représentatifs de ce que les familles portent. Ils sont tirés d’un ouvrage, le Kaisei ichi no moncho, sorte d'abécédaire du mon (au sens de recueil mais sans définitions), datant de 1836. Ce recueil servait aux marchands de kimonos qui montraient quels types de mon pouvaient être brodés. Cet ouvrage ne présente pas les mons avec le nom de leur possesseur mais uniquement avec un “blasonnement”.

-- Le cercle est la base
     Si les mons ne sont pas tous circonscrits par un cercle physique ils le sont tous par un cercle virtuel. La raison en est simple : les artistes utilisent tous le compas pour établir la base des constructions de leurs mons.
     Les exemples ci-dessous illustrent clairement ce point. De gauche à droite nous voyons : trois plats, un trépied de cuisson, trois éventails et trois feuilles de mauve, et à la ligne en dessous : trois étoiles, trois oiseaux, trois joyaux (Hojyu) et trois chapeaux.
     L’illustration suivante montre la méthode pour diviser l’aire d’un cercle en autant de parties nécessaires pour organiser les “pièces” du mon.
Autre page tirée du Kaisei ichi no moncho
-- Des emblèmes qui ne sont pas universels
     Les amateurs d’héraldique et les historiens ont tendance à projeter leur connaissance et leur culture sur ce qu’ils voient et tentent ainsi d’identifier et d’assimiler les éléments de l’héraldique japonaise à ceux de l’héraldique européenne, ce qui est source d'erreur.
     Les quatre exemples ci-dessus présentent de gauche à droite : un extracteur de clous (carré), des écailles de dragon (triangle, famille Hojo), un Horanda mon (cas rare et très théorique de noms de famille japonais transcrits en caractères européens ; ici, "fundowu", il s’agit de syllabes arrangées et non d’un vrai nom de famille), un mors de cheval (croix dans un cercle de la famille Satsuma). Le dernier exemple, qui s'inscrit dans l'histoire religieuse, fit croire à saint François-Xavier qu'il serait facile d’évangéliser les Japonais, car il pensait y voir une croix chrétienne… sic transit gloria mundi.

-- Quelle est leur signification ?
     Trouver une signification au mon peut être très simple ou extrêmement compliqué. Il s’agit non seulement de connaître la “pièce” mais aussi le nom et l’histoire de la famille qui l’utilise.
     Dans les trois exemples ci-dessus, c’est facile. Le premier (boule noire) est le mon de la famille Kuroda, kuro signifiant «noir» il s’agit d'un mon parlant, le second (grand caractère dans un cercle) est celui de la famille Ookubo, ooku signifiant «grand», il s’agit aussi d’un mon parlant. Enfin, le dernier mon représente le kanji Hon, il s’agit du mon de la famille Honda, c’est là encore un mon parlant.
     Cependant, dans bien des cas, il est impossible de lier nom et mon. Un des mons les plus fréquents au japon est celui des "plumes de faucon croisées", sans pour autant que les familles portent dans leur patronyme les caractères Ha «plume» ou Taka «faucon».

• Qui porte un mon ?
-- Les bushi ou guerriers
     Les guerriers portent un mon. Que ce soit au combat ou plus tard lors de défilés ou de cérémonies, le mon sert d’instrument d’identification et revêt souvent un caractère fort. Salir le mon est une insulte. Par contre, voler le mon d’un ennemi et le choisir comme sien est une marque d’honneur. À l’époque d’Edo, l’utilisation du mon par les guerriers est avant tout un moyen de savoir «qui est qui ?» et comment réagir en conséquence.
-- Bataille d’Uji, 1180, Ukiyo-e du XIXe s. avec de nombreux anachronismes (armures, drapeaux, vexilloïdes, ...)
-- Kato Kiyomasa par Kuniyoshi, XIXe s.
-- Les courtisans
     Les courtisans portent traditionnellement un mon tout comme le fait l’empereur. De nombreux livres ont été imprimés indiquant leurs rang, fonction et salaire.
Défilé de l’empereur et de ses courtisans dans lequel on voit clairement les grands mons/daimon
     Comme chez les guerriers, le mon est prestigieux et est attaché au nom plus qu’à la personne. Ainsi, un homme adopté dans une nouvelle famille pour en préserver la lignée, portera le nom et le mon de cette nouvelle famille. De nos jours encore, les familles qui adoptent un héritier mâle lui transmettent leur mon.

-- Les artisans et les commerçants
     À l'époque d'Edo, les artisans et les commerçants n’avaient pas le droit de porter un mon, car ils ne portaient pas de nom public, parce que cela leur était interdit. Cet état de fait fut révolu après la chute du bakufu en 1868.
-- Happi, veste de marchand de riz, v. 1900
-- Extrait du livre Edo Kaimono Hitori an’nai,1838
     Cependant, malgré l’interdiction de porter un mon faite par le bakufu aux personnes qui ne faisaient pas partie des guerriers ou des courtisans, les artisans et les commerçants utilisaient souvent une marque de commerce appelé yagou, illustrée sur le vêtement ci-dessus et reproduite sur divers ustensiles de l’échoppe. La photo de droite représente un échantillon d’un livre présentant toutes les marques de commerçants et d’artisans de la ville d’Edo.
     Les kimonos des gens du peuple étaient malgré tout souvent ornés de mons originaux qui reflétaient l’air du temps ou ce que nous appelons la mode.

-- Les acteurs
     Les acteurs eurent un rôle capital dans l’utilisation du mon pendant la fin de l’ère d’Edo, ce qui est tout à fait paradoxal puisque ces "stars" de l’époque faisaient partie des Hinin ou non humains. Malgré leur statut de hors caste, ils utilisaient fréquemment des mons pour représenter leur nom d’acteur et le personnage qu’ils jouaient sur scène. Leur célébrité était telle qu’ils pouvaient avoir une influence sur le port de tel ou tel mon par leurs admirateurs et lancer ainsi des modes.
-- L’acteur Ishikawa Danjuro
-- Maneki age, présentation des acteurs de Kabuki au théâtre de Kyoto avec leur mon
     Il faut toutefois bien comprendre qu’il s’agissait de mons secondaires et non de mons principaux, car ces acteurs, au cours de leur carrière, changaient de nom et de mon, progressant ainsi vers des noms et des mons de plus en plus prestigieux.

-- Les prostituées
     Les prostituées, comme les acteurs, font partie des Hinin. Enfermées dans les quartiers de plaisir (entre autre le Yoshiwara à Edo), les plus belles et les plus intelligentes d’entre elles pouvaient, à l’occasion, faire l’objet d'une véritable cour de la part d’amoureux de tous milieux. Aussi étrange que cela puisse paraître, elles portaient un mon personnel pendant la durée de leur emploi. 
-- Azuma nishiki matsu no kura, 1777 (© British Museum)
-- Mon principal et secondaire. Illustration tirée du Keiseikei, 1788 (Courtesy Waseda University)
     Les deux exemples ci-dessus montrent comment les mons étaient portés. Il faut toutefois bien réaliser que la majorité des prostituées vivaient sans mon et que seules de rares privilégiées en utilisaient un.

-- Et aujourd'hui ?
-- Socquettes, gâteaux et plateau laqué
    Tout le monde peut porter un mon. Mais tous le monde ne le fait pas. Souvent leur sens s'est perdu, mais on peut les voir partout.

2 commentaires:

  1. Un article très intéressant. Merci beaucoup !

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  2. trés clair et éclairant ....merci beaucoup

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