dimanche 14 juin 2015

Héraldique et mort, une alliance (d)étonnante

L'allusion à la mort est rare en héraldique, mais la manière dont elle est présentée rappelle la façon dont on peut parfois "rire de la mort" pour ne pas se laisser dominer par la peur...
-- vers 1530, [de sable à la tête de mort au naturel, à la bordure d'argent],
Eufullmer (armes imaginaires d'Evil Merodach, fils de Nabuchodonosor II)
(Sammelband mehrerer Wappenbücher, (?)Augsburg,
Sud de l'Allemagne, f°27r [BSB-Hss Cod.icon. 391])
N.B. Mis à jour le 6 août 2015. Merci à Bas den Brok pour ses corrections concernant les armes imaginaires d'Évil Merodac.
•  Armoiries ayant été portées, contenant des os de mort, des têtes de mort ou même un squelette
-- «He beareth Sable, a Shinnebone in Pale, surmonted of another, in Crosse, Argent»,
Baines (Londres) (Guillim, 1611, p. 120)
-- Sir Alfred Scott-Gatty, Garter of Arms (1847-1918) (source) British Armorial Binding. «Arms Quarterly
1 & 4 per fess in chief a demi cat issuant gardant ermine in base a shinbone in bend surmounted by another in bend sinister between four fleurs-de-lys (Gatty) 2 & 3 goutty de poix on a bend cotised a mullet of six points pierced between two crescents (Scott)
-- «Gattinara, en Piedmont, porte d'azur à deux Os de mort d'or posés en sautoir,
accompagnés de quatres Fleurs de Lis de mesme» (Palliot, p. 482, fig. XI)
     On retrouve les armes Baines dans Parker, blasonnées ainsi : «Sable, a shin-bone in pale, proper, surmounted of another in fesse, Baynes, Cumb. [The family seem to have borne originally a saltire.]» ou encore «Sable, two shank-bones in cross, that in pale surmounting the one in fesse argent, Baines, York».
-- "Sable, two shin-bones [tibia] in saltire, proper, the sinister surmounted by the dexter",
Newton [Another branch of the family appears to bear the sinister uppermost.] (Parker)
-- «Newton, first scientist ever knighted, was granted a coat of arms; claiming descent from a certain baron, he was allowed to adopt that baron’s ancient symbol. The crossed bones are not uncommon on arms and don’t imply piracy; National Trust staff suggested they are sheep bones, as the family made its money in sheep.» (source ; image)  -- Localisation des armes : «Woolsthorpe Manor coat of arms: The Newton family’s crossed bones coat of arms, placed above the front door of the manor house by Edmund Turner in 1798. Woolsthorpe Manor was the birthplace of Isaac Newton» (source)
-- "de sable à deux os de mort d’argent en sautoir", Isaac Newton (1642-1727),
abbaye de Westminster (d'après E. de Boos, 2001, fig. 796)
-- «The arms of von Parsow would be blazoned: Azure two thighbones in saltire Argent
between at each end of the bones 4 estoiles of 6 Or.» (armorial of Polish arms, source)
-- Les armes anciennes de la famille Seydoux (Suisse) : «Ecartelé aux 1 et 4, de sable à la croix alezée pattée d’argent ;
aux 2 et 3, d’azur à deux tibias passés en sautoir et surmontés d’une tête de mort [?le tout d'argent]» (source)
-- «The arms of von Oesterling would be blazoned: Quarterly, first and fourth Sable two thighbones in saltire Argent, second and third Or a human skull Argent. […] the crest follows the same theme of two thighbones in saltire.» (armorial of Polish arms, source)
     On aurait pu imaginer qu'une famille anglaise du nom de Bone aurait obligatoirement porté des "os de mort". En fait, il en existe plus d'une et elles portent toutes sortes de figures, mais aucune en rapport avec les os.
-- «Argent, on a chevron gules, three human skulls of the first» Bolter (ou) «Sable, a chevron between three human skulls argent» Boulter (Parker, sous Bones)
-- «These Polish arms of Białogłowski would be blazoned: Gules three human skulls Argent 1 and 2.» (source)
-- «The arms are of the Dutch family of Kerkovius. The name means “cemetery” and therefore the arms allude to that. The arms would be blazoned as: Sable three Totenkopfs 1 and 2 above a fence fleury enarched Argent.» (source)
-- «Pierre Zurbuech, Prétre Curé du village d'Oberensheim», dans L'Armorial général de France de 1696, Alsace, p. 793 (©Gallica) [de sable à une tête de mort d'argent posée sur deux os de mort passés en sautoir du même]
N.B. Un commentaire intéressant conclut l'article "Bones" dans Parker : «In Achievements a skull is sometimes placed over the shield instead of the crest, to signify that the deceased is the last of his line.» (ici). Cependant, on peut trouver une tête de mort en cimier, mise en relation avec des faux quand elles constituent le motif prinicpal de l'écu : Hoymayer, de sinople à une faux d'argent ; cimier : une tête de mort d'argent entre deux faux du même passées en sautoir. (Rietstap, mis en image dans Rolland mais sans cimier).
-- Armes comportant des côtes, comme chez les De Costa (Portugal, source)
-- Armes de la ville Derry (ou Londonderry, Irlande), peintes sur un pont. Sable, a human skeleton Or
seated upon a mossy stone proper and in dexter chief a castle triple towered argent on a chief also argent
a cross gules thereon a harp or and in the first quarter a sword erect gules (source)
     Quand les côtes sont représentées dans des armes, elles sont comptées soit par paires, soit selon leur nombre total. On blasonne ainsi : «Or three broken shank-bones fesswise in pale gu.» ou «Or six broken bones two two and two barwise the joints almost meeting in pale gu.» (famille De Costa, blasonnements tirés de Papworth, 1874).
     Les os de mort, quand représentés de petite taille, sont appelés osselets de mort : Amiot ou Amyot, famille de Salins, éteinte : d'azur, au chevron d'or, chargé d'un croissant de gueules, accompagné en chef de deux trèfles, et en pointe de deux osselets de mort en sautoir, le tout d'or. (Nobiliaire de Franche-Comté, 1865, dans l'Annuaire de la noblesse de France, 1865:377). Dans l'histoire de cette famille, les osselets semblent disparaître rapidement au profit d'une étoile voire d'un troisième trèfle.
     On trouve un squelette dans les armes de la ville de Derry, avec l'explication suivante : «The sword and cross are devices of the City of London and show the link between the two cities. The castle is thought to relate to a 13th or 14th century keep belonging to the local native chieftains. The most popular theory about the skeleton is that it is that of a Norman knight who was starved to death in the castle dungeons in 1332». Le squelette pourrait être celui de Walter de Burgo, neveu du "Read Earl" – Richard de Burgo – et le château celui de Greencastle (voir aussi ici).
      On rencontre encore le squelette comme support d'armes.
-- «S.HANS.LENCZBURGER», sceau de Jean Lenzburger (Fribourg) (1521) (AV II),
[De gueules] au croissant figuré [d'or] soufflant une flèche [d'argent]
(Galbreath-Jéquier:198, fig. 560) [AV = Galbreath, Armorial vaudois, 2 vol., Baugy 1932-36]

• Armes imaginaires
     Elles concernent des personnage mythiques, ou ayant existé avant la naissance de l'héraldique, à qui on a attribué des armes, ici en relation avec la mort.
N.B. Nous avons ici trois exemples des mêmes armes d'Evil-Merodach (ou Amel-Marduk), roi de Babylone, mentionné dans la Bible (Rois 2, 25, 27) et qui aurait fait découper son père (Nabuchodonosor II) en 300 morceaux. (merci à Ban de Brok pour la nouvelle image et la rectification des légendes :)
-- 1400-1499, « Ewfullmer» (p. 21), Wappenbuch des St. Galler Abtes Ulrich Rösch
(St. Gallen, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 1084)
-- 1475-1500, «Ewfulmeradach Nabuchodonosers Son Wappen» (f°24v),
Wernigeroder (Schaffhausensches) Wappenbuch, [S.l.] Süddeutschland, 4. Viertel 15. Jh. [BSB Cod.icon. 308 n]
-- vers 1530, [de sable à la tête de mort au naturel, à la bordure d'argent], « Eufullmer» (f°27r),
Sammelband mehrerer Wappenbücher, [S.l.] Süddeutschland (Augsburg ?), um 1530 [BSB-Hss Cod.icon. 391]

• Les armes-emblèmes de La Mort
     Elles sont plutôt fréquentes dans le monde germanique.
-- 1503, coat of Arms with a Skull, by Albrecht Dürer
(It has most commonly been interpreted as an allegorical treatment
of the vanitas theme of Beauty and Death, ici).
-- 1475-1500, «Wappen des Todes» (f°3v) -- Wernigeroder (Schaffhausensches) Wappenbuch, [S.l.] Süddeutschland, 4. Viertel 15. Jh. [BSB Cod.icon. 308 n]
-- 1540-1550, «Der Wappenträger (mit Heroldsrock, der Tod mit dem Wappen des Todes)», Seite aus dem so genannten "Zimmerischen Totentanz" (f°111v), Vergänglichkeitsbuch des Wilhelm Werner von Zimmern, between 1540 and 1550 [Württembergische Landesbibliothek, Cod. Don. A III 54]
-- 1547, «Das Wappen des Todes», Hans Holbeins Bilder des Todes: reproducirt nach den Probedrucken und der Lyonner Ausgabe von 1547 in der Kunsthalle zu Hamburg (ici p. 121 ou ici)
-- 1573, Coat of arms of Death (Final watercolor with caption from Ecclesiastes 7: Memorare novissima et in aeternum non peccabis)
(f°144r) -- Ain Bethbuch linn der zehn Gebot, des Glaubens, des Vatters unsers und des Ave Marien, by Martin Luther
[Spencer Collection Ms. 108]
-- 1610–1676, Das Wappen des menschlichen Lebens [Das Wappen des Todes / Les armes de la mort], by Marx Anton Hannas (Briefmaler, Holzschneider, Kupferstecher, Augsburg, Deutschland) (Schloss Ehrenburg, Landesbibliothek) (source)

• Armoiries construites avec des vrais os
     Ce genre de composition reste tout à fait exceptionnelle. On la trouve en République tchèque et elle correspond ici aux armes de la famille Schwarzenberg.
-- 1870, armes de la maison de Schwarzenberg en os humains (Sedletz-Ossarium, Kutná Hora,
à environ 70 km à l'est de Prague, République tchèque) (source ; voir aussi ici)
-- Armes Schwarzenberg telles qu'on les rencontre habituellement, en couleurs (source)

• Pour aller plus loin
--  Eléments héraldiques dans un contexte mortuaire
     On peut relier les représentations précédentes à d'autres éléments héraldiques utilisés dans un contexte mortuaire, comme les obits/hatchments/Totenschild qui étaient peints lors des enterrements, tous caractérisés par un fond noir (ou parfois seulement des moitiés noires dans le cas d'armes d'alliance), avec des devises souvent liées à l'idée de mort et des cadres ornés d'os de tibia.
     Les obits/obiits (Nord de la France) sont appelés hatchments en Angleterre et en Ecosse, et rouwbord ou obiits aux Pays-Bas. Si l'objet représente les armes d'un couple, seule la partie concernant la personne décédée est peinte avec un fond noir (l'autre moitié concernant le veuf ou la veuve conserve son fond blanc).
-- Lucy family hatchment in St. Leonard's Church, at Charlecote, Warcshire, England (source)
-- Pemberton hatchment in the Church of St. Mary and St. Michael, at Trumpington, Cambs., England [Le cadre est peint de motifs répétés d'os, de crânes et de sabliers] (source)
-- Hatchment, St Katherine, near to Ickleford, Hertfordshire, Great Britain (source) [on ne connaît pas l'identité du couple, mais on peut constater que l'épouse est décédée avant son mari]
-- Walpole arms impaling Faulkner ones. Hatchment in the Church of St. Andrew at Wickmere, Norfolk, England [le mari est décédé le premier] (source)
     Les Totenschild, dans la zone germanique, sont présents dès le Moyen Âge dans les églises. Ils étaient suspendus au-dessus des tombes et étaient entourés d'une légende en latin donnant l'identifé du porteur, ainsi que la date de sa mort.
-- 1557, Totenschild de Ernest Klaus von Egloffstein, mort le 3 décembre 1557, Lukaskirche, Kunreuth (Allemagne) avec la légende suivante «Anno domin[i] [i]n 1557 Jar an 3 decemper starb der Edel und Ernest Klaus von Egloffstein zu Kunreuth Mühlhausen Ambtmann zu Neukürch[en] dem Gott gnedig sey Amen» (source)
     On serait tentés de rapprocher ces représentations de celles des litres seigneuriales (peintures d'armes sur bandeaux noirs, à l'intérieur des églises, dans certains régions de France), mais les litres correspondaient à un droit seigneurial d'être enterré dans l'église et étaient peintes du vivant des intéressés.

- Bijou commémoratif armorié ou "Mourning ring"
     Ce type d'objet est plutôt à rattacher au monde anglophone.
-- 1661, Mourning ring, England. Enamelled gold mourning ring,
with openwork ornament underlaid with hair.
The outside of the hoop enamelled in black and white with skulls
and two coats of arms, one for Nicholets, of Herefordshire.
Inscribed inside "Samuell Nicholets obijt [died] 17 July 1661 /
 Christ is my portion". (source)
     Et pour terminer, je voudrais rappeler que sur les panneaux armoriés de l'ordre de la Toison d'Or, si les armes étaient peintes après le décès du chevalier, elles étaient représentées sans cimier (ce dernier remplacé par des attaches sous forme d'entrelacs d'or) (voir ici).

2 commentaires:

  1. Merci pour vos contributions très interessantes!

    Quant'au premier image Püfülliner: c'est "Eufullmer", Évil Merodac, roi de Babylone, mentionné dans la Bible (Rois 2, 25, 27) et qui coupait son père Nebucadnetsar en 300 pièces.
    https://www.flickr.com/photos/quadralectics/4524944405/
    http://www.bl.uk/catalogues/illuminatedmanuscripts/ILLUMIN.ASP?Size=mid&IllID=35039
    https://www.pinterest.com/pin/551339179353933179/
    http://discardingimages.tumblr.com/post/35134481747/bird-feeder-speculum-humanae-salvationis-france

    Plus bas «Nabuchodonosors? Wappen» c'est le même: "Ewfulmeradach Nabuchodonosers Son" (Évil Merodac le fils de Nabuchodonoser).

    Il y a une autre image "Ewfullmer" ici: http://www.e-codices.unifr.ch/en/csg/1084/21
    St. Gallen, Stiftsbibliothek, Cod. Sang. 1084
    Paper · 338 pp. · 28-28.5 x 20.5-21 cm · Heidelberg · 15th century
    St. Gall Abbot Ulrich Rösch's book of heraldry

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    1. Merci ! Cela va me permettre de corriger/compléter :)

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