jeudi 17 mai 2012

La croix

La croix, toutes variantes confondues, fait partie des figures très fréquentes en héraldique, après le lion et l'aigle.
"de sable à la croix d'or", Guillaume d'Albon, REV 782 (d'après Boos 113)
   Les variantes de la croix sont très nombreuses, même si certaines sont fort rares. Dans la liste qui suit, les appellations mises en italique existaient déjà en ancien français (AF) :
à cinq bras, à croissants, à degrés, aiguisée, ajourée, alésée ~ alaisée ou coupée ou raccourcie ou grecque, ancrée ou cerclée, anillée ~ nilée ~ nillée ~ nylée ou croix de moulin, annelée, ansée, archiépiscopale, au pied fiché ou fichée, au pied fourchu, aveline, barbée, bastonnée, bordée, bourdonnée, bretessée, câblée, cannelée, clavelée ou bastonnée, cléchée ou retranchée, componée, cramponnée, d’Alcantara ou d’Avis, d’hermine, de Bourgogne ou sautoir écoté, de Calatrava, de Calvaire, de Comminges, de Jérusalem, de losanges ou endentee ou engreslee, de Malte, de Pise, de procession, de saint André ou sautoir, de saint Antoine ou tau, de saint Georges, de saint Jacques ou de Santiago, de saint Lazare, de Toulouse ou croix vuidée cléchée et pommetée, denchée ~ endenchée, dentée ~ endentée, dentelée, du Saint-Sépulchre, écartelée, échiquetée, écotée, engrêlée, enhendée ou eslaisiee ou eslargie ou fourchiee ou patonce, entée, épiscoplale [ornement extérieur], étoilée ou à quatre rais, fendue, fleurdelisée, fleurie ou fleurée ou florée ou fleuretee, fleuronnée, florencée, fourchée ~ fourchiee ou fourchetée, frettée, gironnée, gringolée, guivrée ~ givrée, herminée, latine ou haussée ou haute ou longue, losangée, moussuée, ondée ou ondoyante, ornée de pointes triangulaires, partie, patriarcale ou pastorale ou de Lorraine ou de Hongrie ou des Grecs ou double ou à double traverse, pattée ou formee, percée ~ perciee (en carré), perronnée ou enserrée de degrés, pommetée ou à pommettes ou boutonnée, portée, potencée ou billetee, rayonnante, recercelée ou cercelée, recroisetée ~ recroiselee ou de saint Julien ou croisée, remplie, repotencée, resarcelée, russe ou orthodoxe (à trois traverses), tréflée, triple ou à triple traverse ou papale, tronçonnée, vairée, vidée ~ vuidée ~ vuidiee ou fausse crois.
   En ancien français, on trouve déjà un nombre important de variétés de croix, citées par G. Brault (1972).
   Je partirai de ces toute premières croix pour évaluer comment les figures ont évolué (figures devenues rares, par exemple) et comment leur appellation s'est transformée (termes devenus désuets ou multiplicité d'appellations pour la même forme).
   Les illustrations en noir et blanc, théoriques, proviennent majoritairement de G. Brault (1972:76-98) et sont l'œuvre de C. W. Scott-Giles, Fitzalan Poursuivant of Arms. Brault explique ce qui suit :
"Only the terms and phrasing which can be related to authentic arms or the period have been included, no attempt being made to illustrate fanciful devices. The reader should appreciate the fact that while a certain stylistic uniformity was achieved in depicting armorial shields in the thirteenth century, many individual variations are also to be found" (p. 59).
• La croix
crois, 12-13e s. (d'après Brault 106)
"de gueules à la croix d’argent", Amédée VI, comte de Savoie, ms Cath de Lausanne, 1382 (d'après Boos 462)
croix ou cross playne [= croix de saint Georges], Treatises of Heraldry, f°18v, v. 1475 (©Bodleyan Library)
"de gueules à la croix d'or", Mathieu de La Poterie, ETO Normandie f°65v (©BNF)
En AF (12e-13e s.) : crois, crois ou milieu, crois par le milieu, crois passant, crois plaine, crois sans plus
BIG (1254), CP (v. 1290) et ORL (av. 1342) : croix
TJ (1425-50) : croys ou croice
Treatises of Heraldry (v. 1475) : croix ou cross playne
À partir de LBQ (1560) : croix
[FRA croix (< du lat. class. crux, -ucis "croix, gibet") ; ENG Cross ; DEU Kreuz ; NED kruis ; ESP cruz ; ITA croce]
N.B. C’est dans l’armorial Le Blancq qu’on trouve une explication étonnante sur l’origine de la croix héraldique, reprise par plusieurs auteurs :
"de gueulles à la croix d’argent. Aulcuns [= certains] disent d’argent à quatre cantons de gueulles" (Savoie, 452). C’est une explication qui correspond bien à la logique de construction du blason, même si l’on sait que les croix existaient en tant qu'emblèmes universels bien avant la naissance de l’héraldique.
• La croix alésée ~ alaisée
   Selon les variantes de formes, les croix peuvent être alésées ou non [= écartées des bords), ce qui signifie que la figure peut être qualifiée d'alésée ou pas. Le fait que la croix ne touche pas les bords n'est jamais mentionné quand c'est sa forme par défaut, comme c'est le cas, par exemple, de la croix ancrée (en France), de la croix enhendée, de la croix gringolée, de la croix potencée et de la croix de Toulouse (traitées plus loin).
croix alésée (d'après INV 181)
"Il porte dargent une croix recoupée de goule", Treatises of Heraldry, f°18v, v. 1475 (©Bodleyan Library)
"de gueules à la croix alésée d’or", Cropières, Auvergne (d'après Boos 233)
"d'argent à la croix alésée ou raccourcie de gueules", Xaintrailles (d'après Bouton : 230)
En AF (12e-13e s.) : crois [l'illustration provenant de Brault n'a pas été retenue, car elle représentait un croix pattée alésée ; en outre, eslaisé, à cette époque-là, qualifie la croix pattée]
Treatises of Heraldry (v. 1475) : croix recoupée
alésé prend le sens de “raccourci” à partir de PALL : alaizé ~ alizé ou arresté ou racourcy ; alezé chez MEN1 ou MEN2 ; alesé cité par FURE ; alaisé chez GRAN et comme variante récente chez VEYR, GAJE et BOOS; il a pour forme principale alésé depuis RIET (1884-87).
Bara (1579) : croix couppee ou croix racoursie
[FRA croix alésée ou croix coupée ou croix raccourcie ; ENG cross couped ou cross humetty ; DEU schwebend Kreuz ; NED verkort kruis ; ESP cruz recortada ; ITA croce scorciata]
N.B. alésé < a.fr. alaisier "élargir, étendre" < lat. vulg. *allatiare "élargir" < lat. class. latus "large".
   Ce terme est intéressant pour le nombre de ses variantes et surtout parce qu’il a pris la signification inverse de son sens premier : de « élargi », il est devenu « resserré ». Il qualifie une figure qui ne touche pas les bords de l’écu, contrairement à sa position ordinaire. Face à la question “Quand et pourquoi a eu lieu l’inversion de sens en français courant comme en langue du blason ?”, Brault fournit une suggestion : « …its present-day meaning (“couped”, i.e. shortened) having apparently been influenced by the use of this term in metalworking (aléser ‘to bore out, to ream’) » (1997:192). Bara utilise en 1579 les déterminants couppee ou racourcie pour qualifier une croix dont les bras ne touchent pas les bords ; cela permettrait de dater l’inversion de sens dans une période de 1559 à 1579.

• La croisette / croiseté ou semé de croisettes (adj. ou loc. adj.)
"croisete ou croisele ou croisié ou croisille" (d'après Brault 95)
"croiseté ou croiselé ou croisillié ou croisillé..." (d'après Brault 100)
"d’azur à trois croisettes pattées d’argent", Barclay, BEL 55v4 (d'après Boos 388)
"d’or croiseté de gueules, au lion du même ; au lambel d’azur",
Montrevel de La Faye, Cour amoureuse 261 (d'après Boos 326)
En AF (12e-13e s.) : crosete ou croisele ou croisié ou croisille.
BIG (1254) et ORL (av. 1342) : croisette
TJ (1425-50) : croyselet ou croiselet
À partir de LBQ (1560) : croisette ou croix
[FRA croisette ; ENG cross couped or crosslet couped ; DEU Kreuzchen ; NED kruisje ; ESP cruz ou cruz recortada ; ITA crocetta]

En AF (12e-13e s.) : croiseté ~ croiselé ~ croisillié ~ croisillé ~ cruselé, a croiseles/croisetes semé, a croisilles poudré à l’escu, aus croiseaus
LBQ (1560) : semé de croisettes ~ de croix
À partir de VEYR (1951) : croiseté, avec variante croisetté chez GAJE et PAST
[FRA croiseté ; ENG crusily ; DEU gekreuzt ; ESP cruzado]

• La croix ancrée
   Ancré qualifie toute figure dont les extrémités sont recourbées et pointues comme celles d’une ancre, spécialement la croix, la croisette et le sautoir. Pour la croix, selon la complexité de la courbe terminant chacun des bras, ont été créées toute une série d’appellations, croix anillée, croix cerclée, croix cercelée, croix recercelée, croix fourchée, croix fourchetéecroix de moulin, termes souvent tirés des armoriaux du Moyen Âge.
crois patee ou crois recercelee ou fer de moulin ou crois fourchiee (au kanee) (d'après Brault 101)
"Vermeille, o un fer de molyn / De ermine,..", Bishop of Durham, Roll of Caerlaverock, 1300 (PARK, sous Cross)
"Il porte de goule une croix molone? dor", Treatises of Heradry, f°19v, v. 1475 (©Bodleyan Library)
"d’argent à la croix ancrée de gueules", Montfort-La-Canne(2), ETO (©BNF)
En AF (12e-13e s.) : crois patee, crois recercelee, fer de moulin, crois fourchiee (au kanee)
CP (v. 1290) : a fer de molin - ORL (av. 1342) : a fer de moullin
Treatises of Heraldry (v. 1475) : croix molone (f°19v), a fer de moleyn (f°39r)
LBQ (1560 : ancree - Bara (1579) : croix ancree [D'aucuns nommee nille ou nelle, qui doit estre plus estroite, & comme un fil]
Palliot (1660) : croix neslée ou nellée ou nilée ou nil ou nigle - variante anchré chez MEN1 (1688)
[FRA croix ancrée ou croix cerclée ou croix anillée ou croix de moulin ; ENG cross sarcely ou cross moline ; DEU Ankerkreuz ou Mühleisenkreiz ; NED ankerkruis ou muurankervormig kruis ; ESP cruz ancorada ou cruz anillada ; ITA croce ancorata ou croce mulinata]
"[d’argent semé de trèfles de gueules?] à la croix anillée de gueules",
Henri III, comte de Pyrmont, Gelre 188 (d'après Boos 251)
"d'or à la croix recercelée de sable", Eschenbach (d'après ZUR 214)
"d’[argent] à la croix recercelée de [sable], brisé en chef à dextre d’un écusson burelé d’[argent] et d[’azur]",
armoiries d’Hugues de Baussay, sur son sceau de 1246, Eygun 88 (d'après Boos 250)
[couleurs restituées d'après d'autres sources]
"d'argent à la croix nilée de sable", Barres, Provence (d'après PAL : 238)
[FRA croix cerclée ou (re)cercelée ; ENG cross moline ou recercely ; DEU eingerolltes Ankerkreuz ; NED krul huisankerkruis ; ESP cruz ancorada ; ITA croce accerchiellata]
N.B. La croix anillée pourrait se différencier de la croix ancrée par sa traverse (cf. E. de Boos sous l'entrée anillé : "… c’est la présence de la traverse à la base de l’extrémité recourbée, ainsi parfois que des détails un peu plus maniérés, qui fait la différence avec les croix, ou les sautoirs ancrés. ")
   La différence plus nette entre la croix ancrée et la croix enhendée, présentée plus loin, réside dans la pointe centrale supplémentaire située entre les deux bras de l'ancre, ce qui la rapproche de la croix  fleurdelysée.

• La croix gringolée ou guivrée
fer de moulin a testes de serpenz au fer de moulin (d'après Brault 99)
"d’argent à la croix gringolée ou guivrée de gueules",  Hune, alias Huyn d’Amstenraede, GEL 909 (d'après Boos 256)
"de gueules à la croix d’hermine, gringolée d’or", Kaer, Bretagne (d'après Boos 255)
"d'or à la croix gringolée de sable, Princz de Lamorrea in Frankrich [=libre interprétation des armes de la famille Villehardouin qui portaient une croix recercelée], GRU, f°117 (©BSB) [= f°LXb sur l'original]
En AF (12e-13e s.) : fer de moulin a testes de serpenz au fer de moulin
LBQ (1560) : croix ancree à testes de serpens par les boutz
Palliot (1660) : croix givrée ou gringolée, puis croix guivrée ou gringolée depuis
[FRA croix gringolée ou guivrée ; ENG cross gringolé ; DEU Doppelschlangenkreuz  ; NED dubbelslangenkopkruis ; ESP cruz gringolada ; ITA croce anguifera ou croce serpentifera]
N.B. Le CNRTL donne comme étymologie pour gringolé : Orig. obsc. FEW t. 16, p. 762b le fait dériver de gringole, anc. terme d'hérald., signifiant "figure de serpent", qu'il rattache à l'anc. verbe gringoler "dégringoler" ; du m. néerl. crinkelen "se boucler, serpenter".» [rattaché à un mot plus ancien ayant le sens de "tourner" (voir sous dégringoler)]
   vivré ou guivré : non daté, dér. de vivre/guivre.
   guivre ou vivre ou vouivre < *wipera < lat. class. vipera "vipère".

• La croix enhendée
crois patonce ou crois fourchiee (au kanee) ou crois eslargie (par les bouz) (d'après Brault 102)
"de gueules à la croix enhendée d’or, au lambel d’azur", S. Latimer, Powell roll f° 5, 2 (d'après Boos 257)
"A crosse sarsellé(?)", Treatises of Heradry, f°39r, v. 1475 (©Bodleyan Library)
"de gueules semé de billettes d’or, à la croix enhendée du même",
Villequier, Vienne, Cod. 3297, f° 23v, 13 (d'après Boos 258)
En AF (12e-13e s.) : crois patonce, crois fourchiee (au kanee), crois eslargie (par les bouz)
Treatises of Heraldry (v. 1475) : A crosse sarsellé(?)
À partir de Palliot (1660) : enhendé
[FRA croix enhendée ; ENG cross patonce ; DEU fussgespalten Kreuz ; NED gescheiden kruis ; ESP cruz enhendida ; ITA croce rifessa ou gigliata]
N.B. Le DMF donne une forme enheudé qu'il rattache au moyen français enheuder "emmancher ; mettre des entraves (aux pieds d'un animal)". Ce qui pose problème, c'est qu'ils citent M. Pastoureau 1979:323 (coquille typographique suite à une confusion entre "u" et "n" ? ou encore : confusion inverse ancienne qui aurait abouti à la graphie "enhendé" ?). Ce qui encore plus troublant, c'est qu'un mot de la même famille, heut, signifie "poignée de l'épée" et par extension "croix".

• La croix fleurdelisée  / fleur de lis florencée / [figure] fleuronnée
   La distinction entre fleuronné, fleurdelisé et florencé s’est opérée dans le courant du XVIIe s., florencé et fleuronné servant à qualifier tout motif floral contrairement à fleurdelisé utilisé uniquement au sujet de la fleur de lis.
   Fleuré ou fleuronné se dit de toute figure bordée de motifs floraux, alors que fleurdelisé qualifie le fait d’être semé d’un motif de fleurs de lis ou, pour une figure comme la croix, d’avoir ses extrémités en forme de fleur de lis. Peuvent être fleurdelisés les bâtons, les bordures, les croix.
   Florencé ne qualifie plus que la croix fleurdelisée spécifique à la ville de Florence (avec des étamines entre les pétales), que l’on dit aussi épanouie.
   Fleuri se dit pour tout végétal portant des fleurs d’une couleur particulière.
   Un trescheur est une bordure (souvent double) fleuronnée et contre-fleuronnée (en AF, borde ~ bordure fleuretee, double treçon).
crois fleuretee ou crois o bouz fleuretés
(d'après Brault 96. Attention ! Il signale que l'illustration est erronée dans ses errata, voir ci-après*)
"de sable à la croix fleurdelisée d’argent", Richard SywardFalkirk Roll (d'après Boos 259)
"d’argent à la croix fleurdelisée de gueules", Jully, ETO (©BNF)
"d’argent à la fleur de lis épanouie ou florencée de gueules",
ville de Florence, version guelfe (d'après Boos 826)
*«p. 158, crois fleuretee, and p. 160, crois o bouz fleuretés, both defined as cross flory : the correct modern equivalent is cross flory at the ends ; see Robert Norton, "the Crosses Flowered at the Tips and Formy Fleur de Lis Issuing from the Ends", Coat of Ams, CVI (1978), 47-9»
En AF (12e-13e s.) : crois fleuretee, crois o bouz fleuretés
Treatises of Heraldry (v. 1475) : crosse florté
LBQ (1560) : croix flouree ou croix fleuree ou croix flourete
Bara (1579) : croix florencee
[FRA croix fleurdelysée ; ENG cross fleuretty ou flurty ou floretté ; DEU Lilienkreuz  ; NED gelelied kruis ; ESP cruz flordalisada ou floronada ; ITA croce fiordalisata ou gigliata]

En AF (12e-13e s.) : espani
à partir de Palliot (1660) : espanoüy - MEN1 (1688) : espanoüi - MEN2 (1780) : epanoui
[FRA florencé ou épanoui ; ENG flory ou flowered ; DEU Gleven~ ou gefüllte ; NED gebloemd ; ESP florenzado ; ITA fiorento ou florentino]

En AF  (12e-13e s.) : fleuré
ORL (av. 1342) : floree - LBQ (1560) : flouree ~ fleuree
Palliot (1660) : flouré ou fleuronné
jusqu’à MEN2 (1780) : fleuré
au XXe s. : fleuronné
[FRA fleuré ou fleuronné  ; ENG flory ; DEU Lilien~ ; DEU gebloemd ; ESP florado ; ITA florente]

• La croix pattée
crois eslaisiee aus bouz, crois formee (d'après Brault 98)
"d’argent à la croix pattée de gueules, à la bordure du même", Pierre Raymond II, comte de Comminges,
BEL 1v19 (d'après Boos 408 : "les bras de la croix ménagent quatre otelles encore en devenir"]
"de vair à la croix pattée de gueules", Rottenperg, ETO (©BNF)
"d’azur à la croix pattée d’or", Ibelin, église de Kalopanayiotis, Chypre (d'après Boos 241)
En AF (12e-13e s.) : crois eslaisiee aus bouz, crois formee, crois eslargie par les bouts
BIG (1254) : croix eslaisiée a box
LBQ (1560) : croix patee, croix eslargie [figure parfois confondue avec un gironné]
À partir de Bara (1579) : pattee, avec variante patée (PAL, MEN1 et Furetiere)
[FRA croix pattée ; ENG cross formy throughout ou patty in base ; DEU Tatzenkreuz ; NED breedarmig kruis ; ESP cruz paté ; ITA croce patenta]
N.B. La croix pattée, en France, atteint souvent les bords (ou la bordure), alors qu'elle est couramment alésée dans d'autres régions.

• La croix pattée et alésée
crois formee (d'après Brault 97)
"d’argent à la croix pattée et alésée de gueules", J. Co…, Gorrevod, p. 140 (d'après Boos 244)
"Il porte dor une croix paty de goule", Treatises of Heradry, f°19r, v. 1475 (©Bodleyan Library)
"de gueules à la croix pattée alésée d'argent", Nicolaus episco pus Saratensis?, Concilienbuch,  f°o6b, 1424 (©BSB) (édition de 1483 consultable sur le site de l'université de Darmstadt)
En AF (12e-13e s.) : crois formee
Treatises of Heraldry (v. 1475) : croix paty (f°19r) ou crosse formi (f°39r)
[FRA croix pattée alésée ; ENG cross formy]

• La croix potencée
crois billetee (d'après Brault 103)
"d’argent à la croix de Jérusalem d’or", Royaume de Jérusalem,
église de Kalopanayiotis à Chypre (d'après Boos 270)
"d’argent à la croix potencée au pied potencé et fiché d’or chargée de cinq points de gueules",
Jérusalem, ZUR 18 (d'après Boos 269)
"A crosse potancy", Treatises of Heradry, f°39r, v. 1475 (©Bodleyan Library)
En AF (12e-13e s.) : crois billetee
LBQ (1560) : potente [pour blasonner la Champagne : bende … entre deux freteaux … potentes]
À partir de Bara (1579) : croix potencee
[FRA croix potencée ; ENG cross potent ; DEU Krückenkreuz ; NED krukken kruis ; ESP cruz potenzada ; ITA croce potenza ou potenziata]
N.B. La plus célèbre croix pattée est la croix de Jérusalem, que l'on reconnaît entre toutes du fait de la combinaison de l'or sur l'argent, ce qui signale des armes à enquerre (Cf. billet sur les Couleurs, sous Règle des couleurs)

• La croix vidée / croix remplie / croix resarcelée croix bordée
crois perciee ou crois vuidiee ou fause crois (d'après Brault 104)
"de sable à la croix d'argent remplie de gueules, cantonnée de quatre coquilles d'or", Sigongne (d'après PAL : 231)
"de gueules à la croix d'argent resarcelée de sable, cantonnée de quatre coquilles d'or",
Parent, Bourbonnais (d'après Boos 274)
"de gueules à la croix engrêlée d'argent bordée d'azur", Coisse, REV 425 (d'après Boos 186)
N.B. Selon la disposition et les couleurs, cette forme peut être interprétée comme une croix chargée d'une autre croix, ou encore une croix bordée. Un moyen de savoir si cela correspond historiquement plutôt à l'une ou l'autre appellation est de faire appel à la combinaison des couleurs : par exemple, pour les armes Coisse, l'argent se combine bien avec le gueules, ce qui laisse supposer que la bordure aurait été ajoutée (en tant que brisure ?). Pour Sigongne, il est difficile d'imaginer la possibilité d'une croix de gueules sur champ de sable car cela aurait abouti à des armes à enquerre.
E. de Boos ajoute : "rempli. Qualifie une pièce qui semble comme chargée d’une pièce semblable, un peu moins large et alésée. Le rempli doit être d’un autre émail que le champ, car, si ce n’était pas le cas, il s’agirait d’un vidé. "

En AF (12e-13e s.) : crois perciee, crois vuidiee, fause crois
LBQ (1560) : eswyd(d)iee ou wyddie [”du champ” est sous-entendu]
Palliot (1660) : vuidé
À partir de Veyrin-Forrer (1951) : vuidé ou vidé
[FRA croix vidée ou vuidée ; ENG cross voided ; DEU ausgebrochen Kreuz ; NED geledigd kruis ; ESP cruz vacía ou vaciada ; ITA croce vuotata ou vuota]

En AF (12e-13e s.) :
LBQ (1560) : remply
Palliot (1660) : remply
À partir de MEN1 (1688) : rempli
[FRA croix remplie ; ENG cross voided(?) ; DEU gefülltes Kreuz ; NED kruis van andere kleur ; ESP cruz llena ; ITA croce ripiena]

Depuis Bara (1579) : resarcellee ou resarcelée
[FRA croix resarcelée ; ENG cross voided throughout ; DEU innenbordiertes Kreuz ; NED kruis met zeer smalle zoom ; ESP cruz resarcelada ; ITA croce sarchiata]

Bara (1579) : croix borde [sont utilisés aussi : listé, orléorlé environ, orlé par conoissance d’une enbordure]
À partir de Palliot (1660) : croix bordée
[FRA croix bordée ; ENG cross fimbriated ; DEU gerändertes Kreuz ; NED kruis met kruis gelade ou geboord kruis ; ESP cruz fileteada ; ITA croce bordata]

• La croix de Toulouse
   La croix de Toulouse est une croix vidée, pattée/cléchée et pommetée. Selon les fantaisies de l'artiste, les extrémités sont perçues comme étant pattées (extrémité élargie) ou cléchées (extrémités élargies mais pointues).
crois patee et perciee et boutonee ou fause crois pomelee (d'après Brault 109)
"d’argent à la croix de Toulouse d’azur", Robert d’Oradour, REV 93 (d'après Boos 266)
"d’argent à la croix de Toulouse d’azur" G. Gil, Libro de Santiago 13 (d'après Boos 265)
"de gueules à la croix de Toulouse [= croix vidée, pattée et pommetée] d'or, à la bordure ondée du même",
Toulouse-L'Isle-Jourdain, Brioude 150 (d'après Boos 188)
En AF (12e-13e s.) : crois patee et perciee et boutonee, fause crois pomelee
LBQ (1560) :
ombre d’une croix alesiee et pommelee ou croix pommelee et eswyddiee
Furetiere (1690) : croix de Thoulouse
Depuis Parker : croix de Toulouse [pas trouvé d'exemple entre 1690 et 1894 (?!)]
[FRA croix de Toulouse ; ENG Cross Toulouse]

• La croix de… ou …mis en croix ou …rangés en croix
crois de coquilles (d'après Brault 110)
"d’argent à cinq roses de gueules, boutonnées d’or, barbées de sinople, rangées en croix",
non identifié, BEL 50r6 (d'après Boos 295)
"de gueules à neuf besants d'argent rangés en croix",
von Godesberg (d'après GRU, f° 358, BSB) [f°CXCII sur l'original]
"de tanné au tourteau de sinople chargé de cinq tours mises en croix adextrées et senestrées d'avant-murs pignonnés, le tout d'or", ...Kunigin von Amessonie... [la reine des Amazones], GRU, f° 86 (©BSB) [f°XLIb sur l'original]
En AF (12e-13e s.) : crois de…
LBQ (1560) : …seant en croix, …en croix
[FRA croix de… ; ENG …in cross]

• La croix de losanges 
   Les deux figures issues de Brault peuvent être appelées crois endentee ou crois engrelee et la comparaison est intéressante avec la croix engrêlée actuelle (Reigersvliet).
crois endentee ou crois engreslee d'après Brault 105)
crois endentee ou crois engreslee (d'après Brault 105 ; devrait être représenté
"d'azur à la croix de losanges d'or", famille Gymnich?)
"d'argent à cinq losanges de gueules appointés en croix", Kessel, BEL 49r10 (d'après Boos 300)
"d'azur à la croix engrêlée d'argent", Reigersvliet, ETO Flandre, f°71 (©BNF)
En AF (12e-13e s.) : crois endentee, crois engreslee
Furetiere (1690) : croix losengee [avec deux sens : croix de losanges et croix losangée]
Attesté dans INV (1994) : croix de losanges
[FRA croix de losanges ou losanges en croix ; ENG lozenges conjoined in cross]
[FRA "croix ornée de pointes en forme de triangles" ; ENG plain cross ornemented with triangular points]
N.B. La croix de losanges ne doit pas être confondue avec une croix losangée, c'est-à-dire une croix remplie de losanges alternés d'émail différent.
La deuxième figure issue de Brault (fig. 108) est lue ainsi en anglais : plain cross ornemented with triangular points jutting from the edges forming an umbalanced and discontinuous line. La figure sert à illustrer le texte qui suit :
De ce sui je bien sovenans
Que ses escus d'azur estoit
Et li atours que il vestoit
A une crois d'or endentee.
(Jacques Bretel, Le Tournoi de Chauvency, 1285 (=TC), vv. 1766-9)
G. Brault continue ainsi :
"The miniaturist, who everywhere else is remarkably accurate in his blazons, doubtless erred in his rendering of the cross. Delbouille, pp. XCVI-XCVII, saw in the fact that modern blazons of the arms of the Gymnich family specified a cross engrailed reason enough to place in doubt identification of the knight in question with this family. The terms crois endentee and crois engreslee, however, were synonymous in this period; the Gymnich arms, moreover, feature a crois endentee in the Bigot Roll (BA 79, 80). See also WB 662. A similar confusion doubtless accounts for the origin of the 'headless' cross and the cross raguly in the medieval treatises. The original blazon in Johannes de Bado Aureo, Tractatus de Armis (c. 1394, ed. Evan John Jones in Medieval Heraldry [Cardiff, 1943], p. 125) specified a crux truncata or crois recopie [= recoupee], i.e. a cross couped, one whose limbs do not touch the edge of the shield like the plain cross, but are cut short (this charge is sometimes referred to as a cross humetty). Certains illuminators, however, mistakenly showed this charge as a T-shaped or headless cross, while others depicted the limbs as tree-trunks with the branches couped, resulting in a cross raguly (Jones, Plate I, figs. c and d)." [cross raguly "croix écotée"]
• La croix du Christ [appellation héraldique ?] / croix latine
   La première illustration est si rare que j'hésite à classer son appellation dans le vocabulaire héraldique.
home qui estoit crucefié (d'après Brault 129)
"de gueules à un rencontre de cerf sommé d'une croix latine, le tout d'or", Der heÿlig ritter eustachi?,
Concilienbuch, f° k8a, 1424 (©BSB) (édition de 1483 sur le site de l'université de Darmstadt)
"de gueules à la croix latine alésée d’argent, accompagnée des instruments de la Passion du même",
Les armes du Christ, LBR 1 (d'après Boos 238)
En AF (12e-13e s.) : home qui estoit crucefié
[FRA crucifix? ; ENG Our Lord upon the Cross]
[FRA croix latine ou croix haussée ou croix haute ou croix longue ; ENG Latin cross ; DEU lateinisches Kreuz ou Hochkreuz ; ESP cruz latina ; ITA croce latina]
N.B. J'ai ajouté l'exemple de l'écu au crucifix pour ses liens avec la figure de la croix latine, bien qu'il ne soit cité qu'une seule fois par G. Brault (p. 219) : "home qui estoit crucefié, Our Lord upon the Cross (Fig. 129). Estoire*, p. 62: et vit l'imagene d'un homme qui estoit crucefijés dedens l'escu. Et sambloit que les mains et les piés li degoutoient de sanc. Syn.: ou milieu un home crucefié qui tout estoit sanglant".
*Estoire fait référence à L'Estoire du Saint Graal, l'un des six manuscrits de The Vulgate Version of the Arthurian Romances, édité par H. Oskar Sommer, Washington D.C., entre 1909 et 1913 :
I. L'Estoire du Saint Graal - II. L'Estoire de Merlin - III-IV-V. Le Livre de Lancelot du Lac - VI. Le Livre d'Artus
Les dates présumées des manuscrits originaux sont : Lancelot propre, Queste et Mort Artu entre 1215 et 1230, Estoire et Vulgate Merlin Sequel, ainsi que Le Livre d'Artu, sans doute après 1235.
On retrouve mention d'un écu portant un crucifix dans Menestrier (1696 : 285) : "Les Confreries ont aussi leurs armoiries. […] Les Penitens du Crucifix ont la figure d'un crucifix". Cette confrérie fut fondée à Lyon le 24 février 1590.

Pour aller plus loin - L'héraldique, science auxilliaire de l'histoire 
"gules crusuly d'or un crois passant d'or a 4 rondells d'or in les 4 quarters et in chescun rondell un croisee", Constantinople (d'après Brault 27, couleurs restituées)
"de gueules à la croix d'or cantonnée de quatre besants [sic] d'or, chacun chargé d'une croix de même et accompagné de quatre [siccroisettes d'or", Empire latin de Constantinople (dessin ©Wikipedia, Jimmy44,
indiqué comme dessiné d'après(?) Neubecker, Le grand livre de l'héraldique)
"de gueules à la croix cantonnée de quatre annelets, chacun entourant une croisette et accompagné de croisettes (4, 4, 3, 3), le tout d'or", Rei de Constantinopla [Le roi de Constantinople],
Livro do Armeiro-Mor, f°12, 1506-1509 (© Arquivo Nacional da Torre do Tombo, Lisbonne)
   Cet écu, trouvé dans plusieurs armoriaux anglo-normands (texte seulement) est indiqué actuellement comme portant les armes de l'Empereur de Constantinople (anciennement appelée Byzance) et donc de l'Empire latin de Constantinople. Les besants sont des armoiries parlantes (besant / Bysance). Certains écrits laisseraient penser que ce sont des armes imaginaires (attribuées par les hérauts européens comme ont pu l'être celles d'autres royaumes lointains dont on ne connaissait pas les armoiries), ce qui ne leur ôte aucune valeur, car ce sont des reflets de la manière dont les gens du Moyen Âge conçoivent les pays lointains.
   Cet écu possède en ancien français une formulation qui a, dans un premier temps, laissé perplexes les spécialistes anglophones. On le trouve blasonné dans le Wallford' Roll (C), ainsi que dans ses variantes (Cd et Cl) : 
-- L'empereur de Constantinople, gules crusuly d'or un crois passant d'or a 4 rondells d'or in les 4 quarters et in chescun rondell un croisee (C 2)
-- L'empereur de Constantinoble, de gules poudré a crosyle d'or a ung croyz or passant a .iiii. bessannts in .iiii. quarteres in cheschun bessannt ung croshylle gules (Cd 2)
-- L'emperour de Constantinople, de goule poudré a crosyle d'or a un croyz d'or passaunt a quatre roundeles d'or en quatre quarteres et en chekun roundelle un croysille (Cl 2, 12)
   On trouve une illustration dans l'armorial Wijnbergen (1273), blasonnée ainsi par P. Adam-Even : "de gueules à la croix d'or cantonnée de 4 annelets et de 20 croisettes du même".
   Après discussions avec d'autres spécialistes, le mot roundele ["rondelle"] fut reconnu pour ce qu'il était, un annelet, et non un besant. En fait, la combinaison de l'annelet et de la croisette donnait l'image d'un besant chargé d'une croix, représentation qui semble correspondre aux "besants sarrazins" (sarracenenic bezants) que l'on pouvait rencontrer en France et en Angleterre au XIIIe siècle. (cf. Brault, p. 161).

• Référence supplémentaire
-- LONDON Hugh Stanford, Crosses Paty, Patonce and Formy, Coat of Arms 33 & 34 (janvier & avril 1958), résumé en ligne.

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